Paix à haut risque 

Mes Poèmes

Plongée dans l’abîme depuis son plus tendre âge,

elle a toujours dû se défendre.

Condamnée à survivre,

elle a construit des murs d’acier,

s’y enfermant sans relâche.

La vie l’a épuisée,

et l’amour,

qui aurait dû être une évidence,

s’est transformé en une douleur constante. 

Depuis trop longtemps,

elle se sent accablée,

réduite à une existence où elle n’a d’autre choix que de se battre sans fin ou de fuir. 

Toute son énergie est consacrée à sa défense,

au point qu’elle ne ressent même plus la douleur, car celle-ci ne l’a jamais quittée.

Elle a renoncé au rêve de la maternité,

convaincue que son cœur, vidé de toute tendresse, n’avait plus la capacité d’aimer.

Alors, elle a donné son cœur à l’espoir et confié son esprit à la foi.

Puis un jour, elle a décidé de ne plus souffrir. De choisir la paix. 

Une paix qui, pourtant, l’a plongée dans une indifférence constante.

La solitude est devenue sa seule réponse à une enfance marquée par la torture. 

Elle traîne son cœur essoufflé et troué dans ce monde,

ne s’abandonnant plus qu’à son cerveau, le seul organe encore valide.

Le dégoût de l’humanité et la douleur l’ont enfermée dans une solitude qu’elle espère salvatrice.

Elle rêve de partir, de disparaître sans jamais revenir.

De dire aux inconnus qu’elle vient de nulle part,

sans avoir à raconter son passé.

De fuir pour guérir. D’espérer l’oubli pour exister.

Elle veut s’éloigner, s’extraire de ce froid glacial qui l’engourdit sans la libérer totalement.

Elle a accepté d’être la méchante, celle qui finira seule, si cela peut lui permettre de ne plus souffrir.

Elle rêve de paix.

Elle rêve de partir très loin sans se retourner.

Mais elle ne souhaite surtout pas s’endormir pour toujours.

Elle sait que la vie lui doit beaucoup.

Elle sait qu’elle l’a trop pleurée.

Elle sait qu’elle mérite un peu de paix.

Alors, elle ira la chercher.

Elle ne sera plus la victime, quitte à devenir la coupable.

Alida Sephora K.

Ta douce audacieuse!

Ma dignité est une reine

Mes Poèmes

Je suis née ici,

Sur une terre d’Ivoire où les dieux se sont tus face aux lamentations de mes ancêtres,

esclaves de leur existence, liés aux chaînes du silence.

Ici, le sable garde l’empreinte des illusions premières d’un peuple orangé par un espoir imité en foi.

Et le soleil, trop orange pour être tendre, brûle les pupilles de celles qui espèrent, stimule l’enfer au lieu réchauffer les cœurs.

On m’a dit que j’étais incomplète.

Moi, qui viens d’un peuple où les femmes sont reines,

j’y ai cru.

On m’a dit d’attendre qu’un homme me remarque pour être complète.

J’ai attendu,

comme on attend la pluie sur une terre trop sèche pour donner encore.

On m’a vendue à l’idée d’être choisie,

j’en ai rêvé.

comme si l’amour était un trophée pour les dociles.

Mes ancêtres ont attendu la liberté, puis ils se sont levés pour la conquérir.

Mais à nous, les femmes, on a appris à l’attendre encore sous le nom d’amour.

Se soumettre pour être aimée, se plier pour mériter.

L’héritage d’un esclavage rebaptisé romance.

Une existence travestie en vertu, où le péché se maquille en devoir, et la femme s’efface derrière le rôle de mère.

Il fut un temps où mon âme restait droite, gainée dans des robes impeccables,
tandis que ma volonté se défaisait, fil après fil, sous le poids des sermons bien-pensants

Mais aujourd’hui, je me remémore les pleures de l’enfant

qui a enraciné la route de ma lignée.

je convoque ma valeur.

Je la regarde en face.

Et je me rappelle :

je suis née ici, oui,

mais je me suis enfantée moi-même, pas par les mains de femmes déchues de leur autorité, mais par l’élan d’une dignité que rien n’altère.

Alors, je fais honneur à une lignée,

à une femme qui descend d’Abla Pokou, reine sevrée d’abus patriarcaux,

relevée par la mémoire et la force d’exister.

Je ne suis plus cette fille aux prières bancales, apeurée par sa propre force,

ni aux espérances pendues aux lèvres masculines.

Je ne suis pas contre l’amour, bien au contraire, je l’adule.

Mais je le préfère nu, loyal, lucide car je le veux brut.

Pas ce besoin de dominer sous prétexte d’aimer.

Pas un ego affamé cherchant à grandir dans ma lumière.

Et surtout, pas une version réduite de moi, modelée pour rassurer un homme.

Si l’univers, ce vieux sage aux silences profonds

insistait pour me ramener vers l’amour,

qu’il sache ne pas me présenter un maître, mais un égal.

Capable de tenir la lumière sans m’éclipser,

et de porter ses ombres sans m’y fondre.

Je ne serai plus l’ornement d’un récit masculin parce que je ne rétrécirai plus pour laisser la place.

S’il ose venir vers moi, qu’il sache je ne suis pas un trophée à éblouir,

mais une vérité à rencontrer.

Qu’il sache que mes bras ne s’ouvrent pas pour accueillir une illusion,

mais un homme assez courageux pour aimer une réalité indomptée.

Il serre une femme, faite de feu, de faille, et de fierté

tendre comme le souffle d’un orage qui ne s’annonce pas.

Car, je ne marcherai plus vers une vie vidée de vie,

où l’on s’incline devant les dogmes du masculin sacré.

Je suis une femme entière,
solide comme Yaa Asantewaa,
lourde de résistance,
enracinée dans l’héritage de celles qui n’ont jamais plié
encore moins pour une alliance ou un nom d’imposture.

Alida Sephora K.

L’Audacieuse

La force apparente et les émotions qu’elle écrase

Chronique à Abidjan

J’ai toujours voulu sauver les autres. Je pensais que c’était de l’amour, mais c’était juste un vide.

Petite, j’étais attachante, bavarde, drôle. J’avais le verbe facile, les yeux éveillés, l’esprit vif. Je parlais comme les grands, je comprenais les blagues qu’on ne m’adressait pas, et j’aimais tant qu’on m’écoute.

Quand je voulais dire non, je faisais parler mes humeurs : « Alida gentille est partie, c’est méchante qui est là. »

Je négociais mes erreurs en disant à ma mère que je n’avais même pas encore deux chiffres dans mon âge.

C’était tendre. C’était drôle. C’était moi.

Puis, vers l’âge de sept ans, les choses ont changé. On dit que c’est à cet âge qu’on commence à payer pour ses péchés. Moi, j’ai payé très cher les miens. Sans doute aussi ceux d’une autre vie.

Des chocs, des silences, des émotions non vues, non validées. La maison s’est mise à peser. Le rire s’est retiré. Et l’enfance a commencé à devenir un terrain glissant.

Mais bon… ce n’est qu’une parenthèse.

J’ai continué à grandir. J’ai fait comme tout le monde.

Sauf que l’adolescence m’a frappée sans m’avertir.

J’ai très vite compris que je n’avais rien connu. J’avais été bercée d’illusion. Et la petite fille que j’avais été n’avait pas bien vu les conditions dans lesquelles j’étais. Nous étions juste une famille d’Abidjan. Une famille avec ses problèmes, ses peines, sa violence qui se confondait à l’éducation. Des silences qu’on appelait « force ». Et une destruction émotionnelle censée nous préparer à la vie d’adulte.

Donc j’ai menti.

À l’école, je racontais une autre vie. Une version plus légère. Une version où les émotions avaient une place, où les rires n’étaient pas suspects.

Et pendant que je mentais, je m’effaçais.

La petite fille joyeuse devenait une ombre silencieuse. Timide. Apeurée. Méfiante. Mais aussi forte. Elle avait commencé à bâtir une femme de pierre sous le regard absent des témoins autant que des coupables. 

J’ai enfoui mes larmes au fond de moi et j’ai souri.

Beaucoup. Trop.

J’ai fait semblant. J’ai appris à faire semblant. Tellement bien que les autres ont fini par croire que je n’avais rien à dire, rien à pleurer.

Et moi, j’ai fini par l’avaler aussi.

J’allais à l’école, je réécrivais ma vie comme mon enfance… mais ce n’était qu’un mirage. Car la vraie vie se rapprochait, et mes larmes allaient couler à chacun de ses pas.

J’ai pleuré. J’ai pleuré tellement de fois.

J’ai pleuré parce que je n’avais pas d’amis. Parce que j’étais seule. Parce que je me trouvais moche. Parce que je ne me sentais pas à la hauteur. Parce que j’étais trop sensible. Trop frêle. Mais ce n’était que le minimum de la douleur, et à cette époque je l’ignorais.

Je ressentais tout. Je vivais tout. Je pleurais pour tout. Et j’étais sensible comme rien. Comme une feuille morte même en grandissant.

Je voulais être aimée. Je voulais être sauvée.

On m’a attaquée. On m’a frappée fort. La vie m’a attaquée. J’ai grandi dans les rues d’Abidjan. Dans le harcèlement de rue. Dans le harcèlement scolaire. J’ai commencé à voir le monde tel qu’il était.

Fade et sans super-héros, alors j’ai rêvé d’être une héroïne, en faisant ablation de mes propres mots. C’est peut-être pour cela que je suis devenue féministe, sans avoir été violée ni battue par un homme. 

J’ai appris que la vie était rouge comme le sang. Qu’il y avait le mauvais œil. La méchanceté gratuite. Tellement de choses qui me rendaient si vulnérable. J’ai compris que chez nous à Abidjan, quand t’es trop gentille, trop sympa, trop douce, on abuse de toi. Tout le monde profite de toi. Tu es jute un faibla.

Et mon empathie. Mon cœur. Attiraient et ressentaient tout ce qui me rendait très faible.

Je me rappelle, dans le petit lycée français des Deux-Plateaux que je fréquentais : j’étais le souffre-douleur. On me bousculait, on me tordait, et je gardais tout.

Un soir, je suis rentrée sans ma dignité, le cœur trempé de larmes. J’ai dit à ma mère que je voulais changer d’école. Elle m’a répondu que c’était de l’humour, que mes amis plaisantaient. Que je prenais tout trop à cœur.

« Tu n’as pas le sens de l’humour, deh, Alida. Tu te fâches pour tout. »

Ce n’étaient pas des amis. C’étaient des harceleurs. Des bourreaux. 

Ce jour-là, ma mère m’a envoyé un message : « Tu n’es pas à la hauteur. Tes sentiments ne seront pas validés. Tes sentiments, je m’en contrefiche. »

Mais ce message, ma mère l’avait déjà reçu quand elle était jeune. Sa mère, avant elle, l’avait reçu aussi. De génération en génération, elles se le sont transmis. Et moi, je l’ai reçu. Je l’ai bien entendu. Je l’ai encaissé. Mais moi, je ne le transmettrai pas à mon enfant. 

 Je vais en guérir comme s’il s’agissait d’un cancer. Des chimiothérapies bourrées d’amour, de liberté et de confiance en moi-même me mèneront à la rémission. 

Dans ces rues parcourues, plus loin je suis allée, jusqu’à l’université. J’y ai rencontré des gens. Toujours avec cette boule au cœur. Cette gêne. Et ce visage froid, distant. 

Mes douleurs et mes peines n’étaient plus vues. J’ai tout englouti. J’ai gardé tout en moi. J’ai enfermé tout ce que je ressentais. Je suis devenue forte comme ma mère.

Là je riais aux malaises.

Longtemps après,

J’ai rencontré un homme. Mon premier amour. J’avais connu d’autres personnes avant lui, mais jamais quelqu’un comme lui.

Notre histoire a été passionnée, intrépide, blessante… et courte. Mais marquante. C’est le plus grand réveil qu’ait connu mon cœur jusqu’à ce jour. 

J’avais besoin d’aimer, mais je ne savais pas. Je n’avais jamais appris. Je ne savais pas dire « j’ai besoin d’aide ». Je ne savais pas demander.

J’étais froide, distante, glaciale avec tout le monde, même avec lui — mais plus tard, j’ai compris qu’il l’avait mérité.

Mon attitude était mon ange gardien.

J’étais heureuse quand je sortais. Je riais. Je m’épanouissais. J’étais une vraie folle avec mes amis.

Jusqu’à ce que je rentre chez moi.

Chez moi, là où on m’avait dit que mes émotions n’étaient pas importantes. Que ce qui comptait, c’était de maintenir les relations.

Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, je réapprends à respirer. À rire. À ressentir.

Aujourd’hui, j’apprends.
À respirer.
À dire quand je suis fatiguée.
À reconnaître que supporter n’est pas aimer.
Que cacher n’est pas protéger.
Que se taire n’est pas être forte.

Je tends la main. Je balbutie.
Je ne suis pas encore libre avec mes émotions,
mais au moins je sais qu’elles existent.

Et même si personne n’a vu la petite fille que j’étais,
même si tout le monde n’a retenu que la femme distante,
moi je sais.

Et j’avance avec elle

Je suis celle qui a trop aimé sans le dire.
Trop écouté sans qu’on l’écoute.
Trop donné sans retour.

Mais je choisis mes combats.
Je ne peux pas sauver tout le monde mais je peux au moins me sauver de tout le monde.

Je ne peux pas tout faire. Je ne suis qu’une femme. Un être humain. Mal aimé. Qui s’aime un peu trop… et qui vous aime beaucoup trop.

Alida Sephora K

l’AUDACIEUSE

Promesses vides

Mes Poèmes

Il m’a blessée comme on souffle sur une flamme,

non pour l’éteindre violemment,

mais pour la faire vaciller en silence.

Il s’est effacé de moi sans bruit,

comme un parfum qui quitte la peau sans prévenir,

ne laissant derrière lui

qu’un frisson et le souvenir d’une caresse.

Il avait l’élégance d’un homme bien élevé,

de ceux qui ouvrent les portières,

qui règlent les trajets comme on règle une dette,

mais dont la tendresse restait hors service,

disponible uniquement en vitrine.

Il me regardait comme on contemple un vitrail :

à travers, sans jamais entrer.

Il parlait d’amour avec des mots polis,

mais ses silences criaient plus fort que ses promesses.

Je devenais trop réelle,

trop pleine de moi,

et il déposait son absence comme une rose fanée

sur l’autel de ma patience.

J’ai cru, comme une enfant bercée d’espoir,

qu’un homme de chez nous pouvait être roi,

qu’il suffisait d’un peu d’amour

pour transformer la rudesse en noblesse.

J’ai aimé sans flancher.

Pour moi, aimer, c’est décider.

Et je l’avais choisi

comme on choisit de croire en un miracle.

Mais l’amour n’obéit pas aux mêmes lois que la volonté.

On ne désaime pas d’un geste sec.

J’ai remis mon cœur avant mon corps,

comme on tend une coupe sacrée.

Je suis ce sanctuaire qu’on n’ouvre pas aux passants,

une prière que l’on garde au fond du souffle.

Je demandais un serment avant la chair,

un pacte avant l’abandon.

Mais il voulait franchir les portes

sans y déposer sa vérité.

Il n’a pas compris que pour moi,

le désir est une foi,

non une formalité de peau.

Il ne m’a jamais crié dessus,

non.

Il m’a juste ignorée

jusqu’à ce que mon silence ressemble à une absence.

Il m’a blessée en costume trois pièces,

avec des mots choisis,

et une distance bien repassée.

Je mendiais des gestes simples,

il me donnait des excuses emballées.

Je me suis tue.

J’ai appris à plier,

à me faire petite pour tenir dans ses marges.

Mais j’aurais mérité un amour vaste,

à la mesure de mes orages.

Je suis de celles qui vont jusqu’au bout.

Je suis une flèche, une frontale,

je traverse la nuit même quand elle me coupe les ailes.

Mais je suis aussi une analyste du cœur :

je décortique les absences,

je classe les silences,

je comprends avant qu’on me dise.

Je dissèque mes douleurs

pour ne jamais les rejouer.

La petite fille en moi rêvait encore,

pensait qu’un homme taillé dans la rugosité

pouvait cacher un prince dans le creux de sa poitrine.

Mais la femme que je suis s’est levée,

seule,

fière,

d’une beauté froissée,

dans un lit de cendres.

Je n’étais pas la Belle au bois dormant.

Son baiser ne m’a pas réveillée —

il m’a endormie.

Ma féminité voulait s’ouvrir comme une fleur au soleil,

mais il a marché dessus avec des chaussures cirées.

Et pourtant je me suis levée,

digne comme une guerre qui a survécu.

Ma flamme n’a pas brûlé pour rien :

elle a laissé des traces sur les murs du silence.

Je ne baisserai plus les yeux

pour entrer dans une vie qui n’est pas faite pour moi.

Je n’aimerai plus comme ça,

en m’effaçant,

en m’abandonnant.

Je ne serai jamais une “vraie” femme,

si cela signifie perdre mon nom

pour porter un nom qui m’étrangle.

Je me redresse.

La douleur encore posée sur les os,

mais l’âme droite comme un ciel d’orage.

Je me reconstruis

dans les interstices du manque,

dans les phrases que je n’ai pas dites,

dans les silences que j’ai remplis de poèmes.

Car ce n’était qu’un homme 

un chromosome X fêlé,

un ego fragile qui réclame soumission pour grandir

et jouissance infini sous un souffle déguisé en promesse. 

Il n’était rien,

sinon le fruit du cri d’une femme.

Et moi, je suis ce cri devenu parole. 

Alida Sephora K.

L’audacieuse

L’Envers de l’Amour

Mes Poèmes

Une boule, à défaut d’adrénaline, se loge dans mon cœur, une larme remplace les papillons dans mon ventre.

Mon instinct l’avait vu, mon cerveau l’avait su, mais mon espoir déclinait la vérité.

Mon regard noircit, se languit de Cupidon, tandis que mon âme de diablesse sourit sous l’illusion de son réveil.

Remettre le masque de Némésis m’excite, tandis que découvrir sa face de Don Juan me fait reculer.

Mon éternelle hypocrisie feint de me victimiser, car j’ai un alibi : celui d’être la garce de l’histoire.

Ma misandrie me rappelle qu’il n’y a pas d’exception.

Ma Vénus, elle, me murmure douceur et harmonie, mais détruit avec élégance.

L’action de ma beauté venimeuse s’impose pour soigner mon Soleil, délacté par de faux espoirs.

Tandis que mon Uranus cogite et s’active en s’attachant à Pluton sous la gouverne de Saturne,

Mon désir de vengeance exile la Lune pour la remplacer par Mercure.

Je m’aventure avec confiance, conviction et charme.

La douleur derrière la douceur, la colère derrière la classe,

Les blessures derrière chaque bouleversement, les regrets derrière chaque “je t’aime”.

J’écris avec dégoût, peur et amertume ce que j’ai touché avec amour.

Ma misandrie l’avait prédit : il n’y a pas d’exception.

Mon cœur, pourtant, a murmuré l’impossible malgré les prédictions de mon cerveau.

Ils tuent toujours quelque chose…

Le plus souvent sexuellement.

Encore plus physiquement.

Très souvent psychologiquement.

Parfois moralement.

Mais ici, c’est sentimentalement.

Tout cela, ma misandrie le savait.

Mais ma féminité l’a exclu.

Alida Sephora K.

L’audacieuse.

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Chronique à Abidjan

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Je viens d’un pays appelé la Côte d’Ivoire.

Un pays de couleurs, de chaleur, d’expressions bien tranchées.

Un pays qu’on dit joyeux. Où l’on vit dans l’ambiance du “coupé décalé”, ou encore du “gâte gâte” de l’époque.

Un pays où l’on rit fort, tout le temps.

Où “ça va aller” est une réponse universelle, même quand tout va mal.

Mais dans ce pays où l’on rigole tant,

le harcèlement passe en silence.

La misère passe en silence.

La douleur se dissimule derrière des éclats de rire.

Et surtout : il ne faut pas casser l’ambiance.

Alors on apprend à taire ses émotions.

À éviter les sujets “lourds”.

À transformer les blessures en vannes.

Le harcèlement devient une blague.

La méchanceté, un humour qu’on appelle “la joie 225”.

Et les âmes se fissurent, sans bruit.

Moi aussi, j’ai appris à ne pas déranger.

À faire semblant.

À observer en silence.

J’étais cette petite fille vive et discrète.

Celle qui ne parlait pas, mais qui voyait tout.

Qui écoutait les adultes et comprenait plus qu’on ne l’imaginait.

Et puis un jour, en 2019, quelque chose a basculé.

Une amie s’est suicidée.

Elle était drôle, brillante, lumineuse.

Toujours celle qui faisait rire.

Elle s’est cachée derrière cette bonne humeur obligatoire,

celle que le pays impose.

Et dans son silence, elle s’est perdue.

Après sa mort, j’ai appris un chiffre :

23 cas de suicide pour 100 000 habitants en Côte d’Ivoire.

Un des taux les plus élevés d’Afrique.

Les plus touchés ? Les jeunes.

Ceux qu’on dit insouciants.

Ceux qu’on écoute rarement.

Mais je la connaissais intimement.

Et je sais qu’elle n’est pas morte que de solitude.

Elle avait été violée.

Piégée par un ex-petit ami.

Un homme que je connaissais.

Un homme qui a envoyé ses amis lui faire ça.

Un homme qui, depuis, vit sa vie comme si de rien n’était.

Elle, elle a sombré.

Dans la honte. Dans le silence.

Même sa propre famille a changé de regard.

Comme si elle portait la faute.

Comme si c’était à elle d’avoir honte.

Et pendant ce temps,

le pays riait encore.

À gorge déployée.

Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi.

Mais quelque chose s’est aussi éveillé.

Un cri. Une révolte.

Mon féminisme a pris un autre visage : plus lucide, plus dur.

Et dans ses décombres, ma misandrie est née.

Je veux être claire.

Ce n’est pas une haine des hommes.

C’est une peur viscérale.

Une méfiance gravée dans la mémoire.

Une conscience aiguë de ce que certains peuvent faire

et du silence complice qui les entoure.

On dit que la misandrie est une haine.

Mais non. C’est une conséquence.

La réponse à une misogynie vieille comme le monde.

À un monde qui laisse mourir les femmes

sans même les entendre.

Dans mon pays, on dit que le corps de la femme est sacré.

Mais quand il est souillé,

c’est elle qu’on juge.

Elle qu’on regarde de travers.

Alors les femmes se taisent.

Elles portent des hontes qui ne leur appartiennent pas.

Et la vie continue.

Les gens rigolent.

On fait des blagues sur les femmes, sur les viols, sur tout.

On transforme la violence en comédie.

Et les suicides se poursuivent.

Silencieux. Invisibles.

Mais moi, je ne veux plus me taire.

Je refuse d’étouffer mes émotions pour préserver une illusion collective.

Je ne veux plus faire semblant.

Je veux dire.

Je veux écrire.

Je veux nommer les choses.

Parce qu’à force de rire, on oublie de voir.

Pourtant moi, je vois très bien.

Alida Sephora K

l’AUDACIEUSE