Les choses qu’on m’a apprises sans me les dire

Chronique à Abidjan

Je suis née à Abidjan. Le plus doux au monde, qu’on disait.

J’ai grandi entre les murs tièdes de Cocody et les éclats de rire des enfants de Marcory.

On courait, on jouait, on transpirait la joie.

C’était avant les obligations, avant les attentes.

C’était le temps où l’on me regardait sans exiger.

La petite fille un peu trop bavarde, un peu trop rêveuse.

On m’écoutait et on me laissait vivre.

Et puis, j’ai grandi.

D’abord, j’ai appris à marcher. Puis à parler. Puis à me taire quand il fallait.

J’ai appris l’école, et j’ai aimé ça. J’aimais la sensation d’apprendre. Rentrer le soir et avoir quelque chose à dire.

Je me sentais vivante dans le savoir.

Et puis un jour, j’ai eu 16 ans.

Mais avant ça déjà, à 13, 14 ans, ma mère avait commencé à m’observer d’un œil neuf.

L’œil inquiet des mères africaines qui flairent l’arrivée des garçons.

Elle voulait me protéger d’eux.

Et ça tombait bien : je n’avais pas envie d’eux.

Ils ne me manquaient pas.

Je vivais autre chose.

Puis j’ai eu 18 ans.

Et sans prévenir, les conversations ont changé. On ne m’a plus protégée des garçons, on m’a préparée pour eux.

On a commencé à me parler d’eux.

De comment me tenir.

De ce qu’il fallait dire, faire, devenir.

On m’a dit que je me marierais.

Que j’aurais des enfants.

Que je construirais une famille.

Je n’ai rien dit. Je n’avais rien demandé.

Mais ces phrases sont restées.

Elles se sont accrochées à moi comme des étiquettes mal collées.

Des tampons rouges sur mon dossier de femme.

Une évidence imposée.

Comme si j’étais un formulaire à remplir, et qu’on y cochait les cases pour moi.

Je n’ai jamais parlé de maternité. Je n’ai jamais rêvé de mariage.

Mais ces rêves-là, on me les a greffés.

Sans anesthésie.

Alors j’ai continué.

J’ai rigolé, vécu, étudié.

Et j’ai commencé, un peu timidement, à chercher ce petit ami qu’on m’avait interdit avant, et qu’on attendait de moi maintenant.

Mais aucun d’eux ne me ressemblait.

Ils étaient là, brillants, bruyants.

Mais pas pour moi.

Trop étroits dans leurs idées, trop pleins d’eux-mêmes, trop vides de ce que j’étais.

Et les femmes autour de moi : mères, tantes, sœurs

ont continué leurs prières déguisées en conseils.

Comporte-toi bien.

Sois douce.

Sois polie.

Sois disponible.

Mais dans tous ces “sois”, personne ne m’a demandé si je voulais.

Moi, je n’ai jamais eu envie d’être une “bonne femme”.

Je ne sais même pas ce que ça veut dire.

Je crois que personne ne le sait vraiment.

C’est une image qu’on agite devant toi pour que tu suives,

un peu comme on fait courir un âne derrière une carotte invisible.

Une promesse de respect, de place, de paix.

Mais à quel prix ?

Je me suis sentie comme une brebis à qui on montre le chemin vers l’abattoir,

et qu’on félicite pour son obéissance.

Et puis j’ai eu 20 ans. Puis 22.

Et c’est là que j’ai vu d’autres femmes.

Pas autour de moi.

Pas dans mon quartier.

Pas dans ma famille.

Mais sur mon téléphone.

Sur un écran lumineux qui m’a montré d’autres lumières.

Des femmes qui militaient.

Des femmes libres.

Des femmes qui criaient ce que moi je n’avais jamais osé penser pendant que mon cœur me le murmurait.

Et pour la première fois, mon cœur a eu un sens.

Il s’est enflammé. Il s’est reconnu.

Ce n’étaient pas mes sœurs. Pas mes mères.

Mais mon âme, elle, les appelait “ma famille”.

Elles m’ont dit qu’on pouvait exister pour soi.

Qu’on pouvait être femme sans devoir être épouse.

Qu’on pouvait rêver sans devoir enfanter.

Qu’on pouvait être respectée sans devoir s’excuser d’être forte.

Et je les ai suivies.

Elles m’ont sauvée.

Un peu.

Mais je suis encore là.

Au milieu des mêmes rues.

Des mêmes voix.

Des mêmes injonctions.

Et chaque jour, je me lève.

Pas pour convaincre,

mais pour continuer à exister.

Dans ce monde qui me dit ce que je devrais être,

moi, je décide ce que je suis.

Alida Sephora K.

L’audacieuse

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Chronique à Abidjan

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Je viens d’un pays appelé la Côte d’Ivoire.

Un pays de couleurs, de chaleur, d’expressions bien tranchées.

Un pays qu’on dit joyeux. Où l’on vit dans l’ambiance du “coupé décalé”, ou encore du “gâte gâte” de l’époque.

Un pays où l’on rit fort, tout le temps.

Où “ça va aller” est une réponse universelle, même quand tout va mal.

Mais dans ce pays où l’on rigole tant,

le harcèlement passe en silence.

La misère passe en silence.

La douleur se dissimule derrière des éclats de rire.

Et surtout : il ne faut pas casser l’ambiance.

Alors on apprend à taire ses émotions.

À éviter les sujets “lourds”.

À transformer les blessures en vannes.

Le harcèlement devient une blague.

La méchanceté, un humour qu’on appelle “la joie 225”.

Et les âmes se fissurent, sans bruit.

Moi aussi, j’ai appris à ne pas déranger.

À faire semblant.

À observer en silence.

J’étais cette petite fille vive et discrète.

Celle qui ne parlait pas, mais qui voyait tout.

Qui écoutait les adultes et comprenait plus qu’on ne l’imaginait.

Et puis un jour, en 2019, quelque chose a basculé.

Une amie s’est suicidée.

Elle était drôle, brillante, lumineuse.

Toujours celle qui faisait rire.

Elle s’est cachée derrière cette bonne humeur obligatoire,

celle que le pays impose.

Et dans son silence, elle s’est perdue.

Après sa mort, j’ai appris un chiffre :

23 cas de suicide pour 100 000 habitants en Côte d’Ivoire.

Un des taux les plus élevés d’Afrique.

Les plus touchés ? Les jeunes.

Ceux qu’on dit insouciants.

Ceux qu’on écoute rarement.

Mais je la connaissais intimement.

Et je sais qu’elle n’est pas morte que de solitude.

Elle avait été violée.

Piégée par un ex-petit ami.

Un homme que je connaissais.

Un homme qui a envoyé ses amis lui faire ça.

Un homme qui, depuis, vit sa vie comme si de rien n’était.

Elle, elle a sombré.

Dans la honte. Dans le silence.

Même sa propre famille a changé de regard.

Comme si elle portait la faute.

Comme si c’était à elle d’avoir honte.

Et pendant ce temps,

le pays riait encore.

À gorge déployée.

Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi.

Mais quelque chose s’est aussi éveillé.

Un cri. Une révolte.

Mon féminisme a pris un autre visage : plus lucide, plus dur.

Et dans ses décombres, ma misandrie est née.

Je veux être claire.

Ce n’est pas une haine des hommes.

C’est une peur viscérale.

Une méfiance gravée dans la mémoire.

Une conscience aiguë de ce que certains peuvent faire

et du silence complice qui les entoure.

On dit que la misandrie est une haine.

Mais non. C’est une conséquence.

La réponse à une misogynie vieille comme le monde.

À un monde qui laisse mourir les femmes

sans même les entendre.

Dans mon pays, on dit que le corps de la femme est sacré.

Mais quand il est souillé,

c’est elle qu’on juge.

Elle qu’on regarde de travers.

Alors les femmes se taisent.

Elles portent des hontes qui ne leur appartiennent pas.

Et la vie continue.

Les gens rigolent.

On fait des blagues sur les femmes, sur les viols, sur tout.

On transforme la violence en comédie.

Et les suicides se poursuivent.

Silencieux. Invisibles.

Mais moi, je ne veux plus me taire.

Je refuse d’étouffer mes émotions pour préserver une illusion collective.

Je ne veux plus faire semblant.

Je veux dire.

Je veux écrire.

Je veux nommer les choses.

Parce qu’à force de rire, on oublie de voir.

Pourtant moi, je vois très bien.

Alida Sephora K

l’AUDACIEUSE