Ma dignité est une reine

Mes Poèmes

Je suis née ici,

Sur une terre d’Ivoire où les dieux se sont tus face aux lamentations de mes ancêtres,

esclaves de leur existence, liés aux chaînes du silence.

Ici, le sable garde l’empreinte des illusions premières d’un peuple orangé par un espoir imité en foi.

Et le soleil, trop orange pour être tendre, brûle les pupilles de celles qui espèrent, stimule l’enfer au lieu réchauffer les cœurs.

On m’a dit que j’étais incomplète.

Moi, qui viens d’un peuple où les femmes sont reines,

j’y ai cru.

On m’a dit d’attendre qu’un homme me remarque pour être complète.

J’ai attendu,

comme on attend la pluie sur une terre trop sèche pour donner encore.

On m’a vendue à l’idée d’être choisie,

j’en ai rêvé.

comme si l’amour était un trophée pour les dociles.

Mes ancêtres ont attendu la liberté, puis ils se sont levés pour la conquérir.

Mais à nous, les femmes, on a appris à l’attendre encore sous le nom d’amour.

Se soumettre pour être aimée, se plier pour mériter.

L’héritage d’un esclavage rebaptisé romance.

Une existence travestie en vertu, où le péché se maquille en devoir, et la femme s’efface derrière le rôle de mère.

Il fut un temps où mon âme restait droite, gainée dans des robes impeccables,
tandis que ma volonté se défaisait, fil après fil, sous le poids des sermons bien-pensants

Mais aujourd’hui, je me remémore les pleures de l’enfant

qui a enraciné la route de ma lignée.

je convoque ma valeur.

Je la regarde en face.

Et je me rappelle :

je suis née ici, oui,

mais je me suis enfantée moi-même, pas par les mains de femmes déchues de leur autorité, mais par l’élan d’une dignité que rien n’altère.

Alors, je fais honneur à une lignée,

à une femme qui descend d’Abla Pokou, reine sevrée d’abus patriarcaux,

relevée par la mémoire et la force d’exister.

Je ne suis plus cette fille aux prières bancales, apeurée par sa propre force,

ni aux espérances pendues aux lèvres masculines.

Je ne suis pas contre l’amour, bien au contraire, je l’adule.

Mais je le préfère nu, loyal, lucide car je le veux brut.

Pas ce besoin de dominer sous prétexte d’aimer.

Pas un ego affamé cherchant à grandir dans ma lumière.

Et surtout, pas une version réduite de moi, modelée pour rassurer un homme.

Si l’univers, ce vieux sage aux silences profonds

insistait pour me ramener vers l’amour,

qu’il sache ne pas me présenter un maître, mais un égal.

Capable de tenir la lumière sans m’éclipser,

et de porter ses ombres sans m’y fondre.

Je ne serai plus l’ornement d’un récit masculin parce que je ne rétrécirai plus pour laisser la place.

S’il ose venir vers moi, qu’il sache je ne suis pas un trophée à éblouir,

mais une vérité à rencontrer.

Qu’il sache que mes bras ne s’ouvrent pas pour accueillir une illusion,

mais un homme assez courageux pour aimer une réalité indomptée.

Il serre une femme, faite de feu, de faille, et de fierté

tendre comme le souffle d’un orage qui ne s’annonce pas.

Car, je ne marcherai plus vers une vie vidée de vie,

où l’on s’incline devant les dogmes du masculin sacré.

Je suis une femme entière,
solide comme Yaa Asantewaa,
lourde de résistance,
enracinée dans l’héritage de celles qui n’ont jamais plié
encore moins pour une alliance ou un nom d’imposture.

Alida Sephora K.

L’Audacieuse

La force apparente et les émotions qu’elle écrase

Chronique à Abidjan

J’ai toujours voulu sauver les autres. Je pensais que c’était de l’amour, mais c’était juste un vide.

Petite, j’étais attachante, bavarde, drôle. J’avais le verbe facile, les yeux éveillés, l’esprit vif. Je parlais comme les grands, je comprenais les blagues qu’on ne m’adressait pas, et j’aimais tant qu’on m’écoute.

Quand je voulais dire non, je faisais parler mes humeurs : « Alida gentille est partie, c’est méchante qui est là. »

Je négociais mes erreurs en disant à ma mère que je n’avais même pas encore deux chiffres dans mon âge.

C’était tendre. C’était drôle. C’était moi.

Puis, vers l’âge de sept ans, les choses ont changé. On dit que c’est à cet âge qu’on commence à payer pour ses péchés. Moi, j’ai payé très cher les miens. Sans doute aussi ceux d’une autre vie.

Des chocs, des silences, des émotions non vues, non validées. La maison s’est mise à peser. Le rire s’est retiré. Et l’enfance a commencé à devenir un terrain glissant.

Mais bon… ce n’est qu’une parenthèse.

J’ai continué à grandir. J’ai fait comme tout le monde.

Sauf que l’adolescence m’a frappée sans m’avertir.

J’ai très vite compris que je n’avais rien connu. J’avais été bercée d’illusion. Et la petite fille que j’avais été n’avait pas bien vu les conditions dans lesquelles j’étais. Nous étions juste une famille d’Abidjan. Une famille avec ses problèmes, ses peines, sa violence qui se confondait à l’éducation. Des silences qu’on appelait « force ». Et une destruction émotionnelle censée nous préparer à la vie d’adulte.

Donc j’ai menti.

À l’école, je racontais une autre vie. Une version plus légère. Une version où les émotions avaient une place, où les rires n’étaient pas suspects.

Et pendant que je mentais, je m’effaçais.

La petite fille joyeuse devenait une ombre silencieuse. Timide. Apeurée. Méfiante. Mais aussi forte. Elle avait commencé à bâtir une femme de pierre sous le regard absent des témoins autant que des coupables. 

J’ai enfoui mes larmes au fond de moi et j’ai souri.

Beaucoup. Trop.

J’ai fait semblant. J’ai appris à faire semblant. Tellement bien que les autres ont fini par croire que je n’avais rien à dire, rien à pleurer.

Et moi, j’ai fini par l’avaler aussi.

J’allais à l’école, je réécrivais ma vie comme mon enfance… mais ce n’était qu’un mirage. Car la vraie vie se rapprochait, et mes larmes allaient couler à chacun de ses pas.

J’ai pleuré. J’ai pleuré tellement de fois.

J’ai pleuré parce que je n’avais pas d’amis. Parce que j’étais seule. Parce que je me trouvais moche. Parce que je ne me sentais pas à la hauteur. Parce que j’étais trop sensible. Trop frêle. Mais ce n’était que le minimum de la douleur, et à cette époque je l’ignorais.

Je ressentais tout. Je vivais tout. Je pleurais pour tout. Et j’étais sensible comme rien. Comme une feuille morte même en grandissant.

Je voulais être aimée. Je voulais être sauvée.

On m’a attaquée. On m’a frappée fort. La vie m’a attaquée. J’ai grandi dans les rues d’Abidjan. Dans le harcèlement de rue. Dans le harcèlement scolaire. J’ai commencé à voir le monde tel qu’il était.

Fade et sans super-héros, alors j’ai rêvé d’être une héroïne, en faisant ablation de mes propres mots. C’est peut-être pour cela que je suis devenue féministe, sans avoir été violée ni battue par un homme. 

J’ai appris que la vie était rouge comme le sang. Qu’il y avait le mauvais œil. La méchanceté gratuite. Tellement de choses qui me rendaient si vulnérable. J’ai compris que chez nous à Abidjan, quand t’es trop gentille, trop sympa, trop douce, on abuse de toi. Tout le monde profite de toi. Tu es jute un faibla.

Et mon empathie. Mon cœur. Attiraient et ressentaient tout ce qui me rendait très faible.

Je me rappelle, dans le petit lycée français des Deux-Plateaux que je fréquentais : j’étais le souffre-douleur. On me bousculait, on me tordait, et je gardais tout.

Un soir, je suis rentrée sans ma dignité, le cœur trempé de larmes. J’ai dit à ma mère que je voulais changer d’école. Elle m’a répondu que c’était de l’humour, que mes amis plaisantaient. Que je prenais tout trop à cœur.

« Tu n’as pas le sens de l’humour, deh, Alida. Tu te fâches pour tout. »

Ce n’étaient pas des amis. C’étaient des harceleurs. Des bourreaux. 

Ce jour-là, ma mère m’a envoyé un message : « Tu n’es pas à la hauteur. Tes sentiments ne seront pas validés. Tes sentiments, je m’en contrefiche. »

Mais ce message, ma mère l’avait déjà reçu quand elle était jeune. Sa mère, avant elle, l’avait reçu aussi. De génération en génération, elles se le sont transmis. Et moi, je l’ai reçu. Je l’ai bien entendu. Je l’ai encaissé. Mais moi, je ne le transmettrai pas à mon enfant. 

 Je vais en guérir comme s’il s’agissait d’un cancer. Des chimiothérapies bourrées d’amour, de liberté et de confiance en moi-même me mèneront à la rémission. 

Dans ces rues parcourues, plus loin je suis allée, jusqu’à l’université. J’y ai rencontré des gens. Toujours avec cette boule au cœur. Cette gêne. Et ce visage froid, distant. 

Mes douleurs et mes peines n’étaient plus vues. J’ai tout englouti. J’ai gardé tout en moi. J’ai enfermé tout ce que je ressentais. Je suis devenue forte comme ma mère.

Là je riais aux malaises.

Longtemps après,

J’ai rencontré un homme. Mon premier amour. J’avais connu d’autres personnes avant lui, mais jamais quelqu’un comme lui.

Notre histoire a été passionnée, intrépide, blessante… et courte. Mais marquante. C’est le plus grand réveil qu’ait connu mon cœur jusqu’à ce jour. 

J’avais besoin d’aimer, mais je ne savais pas. Je n’avais jamais appris. Je ne savais pas dire « j’ai besoin d’aide ». Je ne savais pas demander.

J’étais froide, distante, glaciale avec tout le monde, même avec lui — mais plus tard, j’ai compris qu’il l’avait mérité.

Mon attitude était mon ange gardien.

J’étais heureuse quand je sortais. Je riais. Je m’épanouissais. J’étais une vraie folle avec mes amis.

Jusqu’à ce que je rentre chez moi.

Chez moi, là où on m’avait dit que mes émotions n’étaient pas importantes. Que ce qui comptait, c’était de maintenir les relations.

Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, je réapprends à respirer. À rire. À ressentir.

Aujourd’hui, j’apprends.
À respirer.
À dire quand je suis fatiguée.
À reconnaître que supporter n’est pas aimer.
Que cacher n’est pas protéger.
Que se taire n’est pas être forte.

Je tends la main. Je balbutie.
Je ne suis pas encore libre avec mes émotions,
mais au moins je sais qu’elles existent.

Et même si personne n’a vu la petite fille que j’étais,
même si tout le monde n’a retenu que la femme distante,
moi je sais.

Et j’avance avec elle

Je suis celle qui a trop aimé sans le dire.
Trop écouté sans qu’on l’écoute.
Trop donné sans retour.

Mais je choisis mes combats.
Je ne peux pas sauver tout le monde mais je peux au moins me sauver de tout le monde.

Je ne peux pas tout faire. Je ne suis qu’une femme. Un être humain. Mal aimé. Qui s’aime un peu trop… et qui vous aime beaucoup trop.

Alida Sephora K

l’AUDACIEUSE

Un regard envoûtant

Mes Poèmes

C’était une lueur d’attention qui encombrait mon monde. Petite fille dans le corps d’une grande, je me retenais de sautiller dans les rues.

À défaut d’agiter mes jambes dans la ville, j’agitais mes rires dans ta vie. J’étais cette fille sombre qui s’illuminait face à ton regard.

Mon cœur s’agitait, mon âme s’alarmait.

J’étais face à un regard et un sourire. Un regard exalté qui m’adulait, des yeux qui m’absorbaient d’admiration.

Je savais qu’à chaque réveil, j’allais le chercher.

Je le savais, je le devais et j’en avais besoin, pourtant je ne l’ai pas cherché.

Je n’ai pas cherché cette clé qui avait éveillé mes sens et causé ma fièvre.

À ce regard, j’avais donné le pouvoir d’éteindre le mien.

Un pouvoir dont l’absence en moi me rendait si fragile.

Face à cette excitation, ma pudeur vacillait. Je balbutiais et perdais ma quiétude en restant figée.

Le digérer, c’était ma plus grande peur,

même si le digérer m’était impossible, car je n’avais rien avalé.

Alors que je l’observais à distance, reculant par crainte, je savais encore que j’aurais dû m’en rapprocher et laisser ma vie s’imprégner de ce regard.

Mais je restais à distance, sans l’oublier dans le silence, en espérant qu’il s’enfuirait.

Me remémorer ce regard étincelant aurait été mon seul réconfort s’il s’éloignait.

Je l’aurais pris comme un signe, comme quoi j’avais raison de ne pas l’avoir pourchassé, malgré l’ébranlement qu’il avait causé en moi.

Face à cette étincelle, je devenais cette fille qui voulait grandir sans jamais avoir été femme.

Et face à cette fille que mon cerveau ne supportait pas, il mettait tout en œuvre pour protéger mon cœur.

La fuite de mon étincelle m’aurait rappelé ce qui était impossible.

Finalement, mon étincelle n’aurait été qu’un souvenir : proche dans mon cœur, inutile dans ma tête, et loin dans le temps.

Alida Sephora K.

L’Audacieuse

Promesses vides

Mes Poèmes

Il m’a blessée comme on souffle sur une flamme,

non pour l’éteindre violemment,

mais pour la faire vaciller en silence.

Il s’est effacé de moi sans bruit,

comme un parfum qui quitte la peau sans prévenir,

ne laissant derrière lui

qu’un frisson et le souvenir d’une caresse.

Il avait l’élégance d’un homme bien élevé,

de ceux qui ouvrent les portières,

qui règlent les trajets comme on règle une dette,

mais dont la tendresse restait hors service,

disponible uniquement en vitrine.

Il me regardait comme on contemple un vitrail :

à travers, sans jamais entrer.

Il parlait d’amour avec des mots polis,

mais ses silences criaient plus fort que ses promesses.

Je devenais trop réelle,

trop pleine de moi,

et il déposait son absence comme une rose fanée

sur l’autel de ma patience.

J’ai cru, comme une enfant bercée d’espoir,

qu’un homme de chez nous pouvait être roi,

qu’il suffisait d’un peu d’amour

pour transformer la rudesse en noblesse.

J’ai aimé sans flancher.

Pour moi, aimer, c’est décider.

Et je l’avais choisi

comme on choisit de croire en un miracle.

Mais l’amour n’obéit pas aux mêmes lois que la volonté.

On ne désaime pas d’un geste sec.

J’ai remis mon cœur avant mon corps,

comme on tend une coupe sacrée.

Je suis ce sanctuaire qu’on n’ouvre pas aux passants,

une prière que l’on garde au fond du souffle.

Je demandais un serment avant la chair,

un pacte avant l’abandon.

Mais il voulait franchir les portes

sans y déposer sa vérité.

Il n’a pas compris que pour moi,

le désir est une foi,

non une formalité de peau.

Il ne m’a jamais crié dessus,

non.

Il m’a juste ignorée

jusqu’à ce que mon silence ressemble à une absence.

Il m’a blessée en costume trois pièces,

avec des mots choisis,

et une distance bien repassée.

Je mendiais des gestes simples,

il me donnait des excuses emballées.

Je me suis tue.

J’ai appris à plier,

à me faire petite pour tenir dans ses marges.

Mais j’aurais mérité un amour vaste,

à la mesure de mes orages.

Je suis de celles qui vont jusqu’au bout.

Je suis une flèche, une frontale,

je traverse la nuit même quand elle me coupe les ailes.

Mais je suis aussi une analyste du cœur :

je décortique les absences,

je classe les silences,

je comprends avant qu’on me dise.

Je dissèque mes douleurs

pour ne jamais les rejouer.

La petite fille en moi rêvait encore,

pensait qu’un homme taillé dans la rugosité

pouvait cacher un prince dans le creux de sa poitrine.

Mais la femme que je suis s’est levée,

seule,

fière,

d’une beauté froissée,

dans un lit de cendres.

Je n’étais pas la Belle au bois dormant.

Son baiser ne m’a pas réveillée —

il m’a endormie.

Ma féminité voulait s’ouvrir comme une fleur au soleil,

mais il a marché dessus avec des chaussures cirées.

Et pourtant je me suis levée,

digne comme une guerre qui a survécu.

Ma flamme n’a pas brûlé pour rien :

elle a laissé des traces sur les murs du silence.

Je ne baisserai plus les yeux

pour entrer dans une vie qui n’est pas faite pour moi.

Je n’aimerai plus comme ça,

en m’effaçant,

en m’abandonnant.

Je ne serai jamais une “vraie” femme,

si cela signifie perdre mon nom

pour porter un nom qui m’étrangle.

Je me redresse.

La douleur encore posée sur les os,

mais l’âme droite comme un ciel d’orage.

Je me reconstruis

dans les interstices du manque,

dans les phrases que je n’ai pas dites,

dans les silences que j’ai remplis de poèmes.

Car ce n’était qu’un homme 

un chromosome X fêlé,

un ego fragile qui réclame soumission pour grandir

et jouissance infini sous un souffle déguisé en promesse. 

Il n’était rien,

sinon le fruit du cri d’une femme.

Et moi, je suis ce cri devenu parole. 

Alida Sephora K.

L’audacieuse

« Les femmes n’aiment pas les femmes » : mensonge patriarcal en héritage

Mes Réflexions

« Je préfère être amie avec des hommes, les femmes sont trop jalouses entre elles. »

Cette phrase, je ne l’ai pas inventée. Je suis de la génération 2000 (sans dire mon année de naissance, cela situe déjà le contexte ) et comme beaucoup d’autres avant moi, je l’ai entendue trop souvent. Ce sont des mots qu’on nous a appris, qu’on a répétés sans vraiment les questionner. Ce ne sont pas nos mots, ce sont les résidus d’un récit façonné pour nous diviser.

On parle souvent de fraternité pour désigner la solidarité masculine. Il y a la solidarité tout court, neutre, généreuse. Mais la sororité ? Elle est encore méconnue, presque étrangère, parce qu’à l’origine, ce mot-là n’existait pas. Ou plutôt, il n’avait pas de place dans le système patriarcal qui nous gouverne encore. Une union sincère et désintéressée entre femmes n’était ni attendue, ni valorisée.

J’ai identifié, selon mon observation, quatre piliers du patriarcat. Ce ne sont pas des vérités absolues, mais des modèles imposés aux femmes pour les formater. Ces piliers sont :

  • Le mariage,
  • L’enfantement,
  • La soumission du sexe dit « faible »,
  • Et la convoitise de l’idéal féminin.

Ils définissent les contours d’une féminité utile au patriarcat : séduisante, fertile, obéissante, désirable mais jamais trop indépendante, ni trop solidaire. L’union des femmes, dans ce système, serait une menace.

On dit souvent que les femmes se détestent entre elles. Oui, certaines femmes rabaissent d’autres femmes. Mais cette haine n’est pas innée. Elle est apprise. Elle est héritée. Elle est alimentée par la rivalité, par le manque, par le regard masculin qui arbitre nos existences.

Petite fille, j’ai participé à des concours de beauté dans mon quartier.

On m’y a mise en compétition avec mes amies, parfois même avec ma propre sœur. À quatre ans, j’ai compris que pour mériter les acclamations, il fallait être jolie. Pas brillante, pas gentille mais jolie. C’était la seule lumière qui comptait. Cette lumière, je ne la veux plus pour mes filles. Elles feront ce choix, si elles le veulent, mais ce ne sera pas le mien pour elles. Car c’est comme cela qu’on nous apprend très tôt que la lumière ne se partage pas entre femmes.

À cette époque, toutes les tatas nous admirent. Elles parlent de notre beauté, de notre douceur. Une phrase revient souvent :

« Toi, tu es trop belle, tu vas faire mal. »

Puis viennent les promesses :

« Les hommes seront à tes pieds. »

Ces éloges ne sont jamais offerts pour nous-mêmes.

Elles sont données en fonction de notre potentiel à séduire les hommes. On nous acclame pour notre beauté, toujours en fonction de l’effet qu’elle aura sur les hommes, jamais pour ce qu’elle représente pour nous-mêmes.

Comment tu vas leur plaire. Comment tu vas leur couper le souffle. Comment tu vas leur appartenir.

En grandissant, les regards changent. Et un jour, sans qu’on sache exactement quand, on change de camp. Nous devenons l’ennemie d’une lutte silencieuse : la lutte pour l’attention des hommes.

On n’est plus la petite fille choyée. On est celle qu’il va falloir descendre, rappeler à l’ordre.

Celle à qui on va expliquer que dans ce monde-là, ce ne sont pas les femmes qui font la loi.

Elles se soumettent. Elles se marient. Elles rentrent dans les cases, se conforment aux quatre piliers du patriarcat.

Et si tu fais mine d’échapper à cette règle, il faudra te montrer qui est la cheffe.

Les mamans, tatas et grandes sœurs d’hier deviennent les bourreaux d’aujourd’hui.

Certaines ont été désirées, courtisées, admirées dans leur jeunesse. Et au crépuscule de cette période,

il y a celles qui deviennent des guides,

des conseillères, les bonnes vieilles mères cool et sages. Elles ont compris, avec les années, que les hommes les ont souvent utilisées, qu’elles ont fait des choix dictés par l’envie de plaire. Alors, elles transmettent. Elles encouragent. Elles protègent les jeunes femmes, comme elles auraient aimé être protégées.

il y a celles qui n’acceptent pas d’avoir quitté le centre du désir masculin.

Elles voient leur jeunesse s’éloigner, les regards se détourner. Alors, elles attaquent, rabaissent les jeunes femmes et projettent sur elles leurs regrets et frustrations. Elles insultent, elles humilient, parfois même dans leur propre maison. Si cette femme est votre mère, c’est encore plus douloureux car dans ces jeunes visages, elle voit peut-être le reflet de ses propres blessures.

Il y a aussi les femmes qui ont « bien fait les choses », selon les standards patriarcaux : 

Elles ont été fidèles aux quatre piliers. Elles ont eu un mari, des enfants, elles ont servi, aimé, enduré. Et pourtant, elles ont été trompées, négligées, humiliées. Leur douleur est d’autant plus grande qu’elles n’ont pas la consolation d’avoir choisi leur vie : elles ont suivi le script. Et maintenant, ce script les trahit. Leur douleur devient jalousie, leur peur devient agressivité. Mais au fond, ce ne sont pas des ennemies. Ce sont juste des femmes blessées.

Il faut le dire aussi :

Certaines jeunes femmes contribuent à cette division.

Elles se sentent en concurrence permanente. Ce sont celles qui préfèrent être la femme de l’ambassadeur plutôt que l’ambassadrice elle-même.

Elles s’alignent sur les quatre piliers patriarcaux ou font semblant d’y correspondre — du moins devant les hommes.

Elles critiquent la prostitution, l’avortement, le féminisme, non pas par conviction profonde, mais parce qu’elles veulent cocher les cases. Il faut séduire, épouser, enfanter, plaire — même si le cœur de l’homme est ailleurs, même s’il ne les respecte pas.

Elles abordent tous les désirs des hommes dans leur corps de femmes, en effaçant leur propre réalité.

Et souvent, elles deviennent très dures avec les femmes qui refusent ce jeu.

Les éternelles tchiza…

« Il pleut partout, tous les hommes sont infidèles. »

« Y’a plus d’hommes célibataires, il faut lutter »

Pourtant, malgré tout ça, nous ne sommes pas ennemies.

Et j’en suis convaincue.

La vérité, c’est que le patriarcat a menti. Les femmes ne sont pas naturellement ennemies. Ce mensonge leur a été utile pour que nous ne devenions jamais trop puissantes ensemble.

les femmes ne sont pas les ennemies des femmes.

Elles ont un projet commun, qu’elles ne reconnaissent pas toujours : plaire, être aimée, être choisie.

Et c’est cette quête, alimentée par le patriarcat, qui les oppose, pas leur essence.

Mais on le sait toutes :

Quand une femme a ses règles et qu’elle n’a rien sur elle, elle cherche une femme, même inconnue.

Quand une autre a un malaise dans la rue, elle se réfugie dans la boutique d’une maman. Sur une route sombre, la silhouette d’une femme est un soulagement, pas une menace. Parce qu’au fond, nous savons. Nous savons que nous pouvons compter les unes sur les autres — du moins, quand l’autre partie de l’humanité n’est pas spectatrice.

C’est pourquoi il faut déconstruire ce mensonge : non, les femmes ne se détestent pas.

Elles ont été dressées à se méfier les unes des autres.

Mais quand on leur rend leur liberté, elles se reconnaissent.

Elles s’aiment.

Et il est temps de réapprendre à être ensemble.

Alida Sephora K.

L’audacieuse

À mes chers enfants

Mes Poèmes

Chaque pas que je fais me rapproche un peu plus de vous… ou m’éloigne beaucoup trop.

J’ai fait des choix, et je me quitte peu à peu, vers une autre vie.

Une vie dans laquelle, peut-être, je ne vous rencontrerai jamais.

Une vie un peu trop rigide, un peu trop ordonnée, où mes décisions vous excluent sans le vouloir.

Mais si j’y parviens…

Si je coche toutes les cases,

Si un jour nos chemins se croisent enfin,

Alors je serai la femme la plus heureuse du monde.

Et si je n’y arrive pas…

Si l’univers ne nous accorde pas cette rencontre,

Alors dans une autre vie peut-être.

Mais sachez ceci : mon amour pour vous est déjà né.

Un amour immense.

Celui d’une mère qui a connu la rue, la maltraitance, les larmes, le vide, la faim, l’humiliation, les regrets, les échecs, les peines et les silences.

Mais c’est de cet amour-là que je vous écris.

Un amour brut, fait de cicatrices, de résilience et de lumière.

Quand je pose la main sur mon ventre, même vide,

Je sens un lien invisible, une vibration douce et ancienne.

Je sais que vous n’y êtes pas encore,

Mais quelque part, l’univers vous a déjà tissés à moi.

Je suis, je le crois, née pour être votre mère.

Alors je fais un choix.

Chaque jour.

Le choix de renoncer à vous, un peu, pour mieux vous accueillir, demain.

Le choix de construire un monde où vous ne manquerez de rien.

Un monde digne de vous.

Je croise des hommes, mais aucun ne vous ressemble.

Je les efface un à un.

Votre maman est une solitaire, un temple.

Chaque fois qu’un homme m’adresse la parole,

Je me demande :

« Est-ce qu’il est bon pour vous ? »

« Sera-t-il un père tendre ou un père distant ? »

« Aimera-t-il fort ou à moitié ? »

Je choisis même son physique pour vous,

Parce que je veux que vous soyez beaux,

Et que vous n’ayez jamais à endurer le harcèlement que j’ai connu.

Votre maman est une perfectionniste,

Une femme faite de feu et de terre,

Qui veut tout bien faire.

Elle a appris de ses erreurs,

Et n’attend que vous pour aimer sans retenue.

Je suis de celles qui savent.

Celles qui lisent la tristesse dans les yeux,

Qui sentent les regrets, les douleurs, les peurs.

Mais je ne ressemble pas à celles qui connaissent la douceur.

Parce que je ne l’ai jamais vraiment connue.

Je suis rigide, forte, froide parfois.

Mais vous ne trouverez pas plus tendre, plus sincère,

Plus espérante, plus amoureuse, plus entière que moi.

Je serai là, du premier pas au dernier.

Je serai là pour vos rires comme pour vos chutes.

Je serai là, toujours.

Le jour où je vous tiendrai contre moi,

Je vous dirai : soyez vous-mêmes.

Je vous embrasserai avec tous vos défauts,

Car je ne rêve de rien d’autre… que de vous.

Vous viendrez comme vous êtes.

Trop éveillés, trop calmes, timides ou exubérants,

Qu’importe.

Je vous aimerai tout entier.

Tout ce que je demande à l’univers,

C’est que vous soyez en bonne santé.

Parce que ce monde est dur, cruel, rude.

Je prendrai toutes les balles à votre place.

Et si jamais vous ne venez pas…

Je vivrai avec, dans un coin de mon cœur,

Un amour immense, silencieux mais fier.

Car cela voudra dire que je n’ai pas trouvé l’homme,

Celui qui justifie votre venue,

Celui qui aurait pu vous donner une vie douce.

Je vous aurai alors épargnés.

Et j’en serai fière.

Alors non, vous ne viendrez pas cette année.

Peut-être pas l’année prochaine.

Ni même celle d’après.

Mais un jour… un jour, je vous verrai.

Je trouverai celui qui vous mérite.

Celui qui mérite aussi votre maman.

Et ce jour-là, nous aurons tout.

Je vous le promets.

Et peu importe ce que la vie décidera,

Qu’on se voie ou non,

Ce sera un choix d’amour.

Un choix immense,

Celui de renoncer à mon bonheur pour vous éviter la douleur.

Je vous offrirai un toit,

Une famille, des jouets, un père.

Je vous le promets.

Amoureusement, patiemment, intensément,

Votre maman…

Qui vous aime, sans vous connaître.

Alida Sephora K.

L’audacieuse

L’Envers de l’Amour

Mes Poèmes

Une boule, à défaut d’adrénaline, se loge dans mon cœur, une larme remplace les papillons dans mon ventre.

Mon instinct l’avait vu, mon cerveau l’avait su, mais mon espoir déclinait la vérité.

Mon regard noircit, se languit de Cupidon, tandis que mon âme de diablesse sourit sous l’illusion de son réveil.

Remettre le masque de Némésis m’excite, tandis que découvrir sa face de Don Juan me fait reculer.

Mon éternelle hypocrisie feint de me victimiser, car j’ai un alibi : celui d’être la garce de l’histoire.

Ma misandrie me rappelle qu’il n’y a pas d’exception.

Ma Vénus, elle, me murmure douceur et harmonie, mais détruit avec élégance.

L’action de ma beauté venimeuse s’impose pour soigner mon Soleil, délacté par de faux espoirs.

Tandis que mon Uranus cogite et s’active en s’attachant à Pluton sous la gouverne de Saturne,

Mon désir de vengeance exile la Lune pour la remplacer par Mercure.

Je m’aventure avec confiance, conviction et charme.

La douleur derrière la douceur, la colère derrière la classe,

Les blessures derrière chaque bouleversement, les regrets derrière chaque “je t’aime”.

J’écris avec dégoût, peur et amertume ce que j’ai touché avec amour.

Ma misandrie l’avait prédit : il n’y a pas d’exception.

Mon cœur, pourtant, a murmuré l’impossible malgré les prédictions de mon cerveau.

Ils tuent toujours quelque chose…

Le plus souvent sexuellement.

Encore plus physiquement.

Très souvent psychologiquement.

Parfois moralement.

Mais ici, c’est sentimentalement.

Tout cela, ma misandrie le savait.

Mais ma féminité l’a exclu.

Alida Sephora K.

L’audacieuse.

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Chronique à Abidjan

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Je viens d’un pays appelé la Côte d’Ivoire.

Un pays de couleurs, de chaleur, d’expressions bien tranchées.

Un pays qu’on dit joyeux. Où l’on vit dans l’ambiance du “coupé décalé”, ou encore du “gâte gâte” de l’époque.

Un pays où l’on rit fort, tout le temps.

Où “ça va aller” est une réponse universelle, même quand tout va mal.

Mais dans ce pays où l’on rigole tant,

le harcèlement passe en silence.

La misère passe en silence.

La douleur se dissimule derrière des éclats de rire.

Et surtout : il ne faut pas casser l’ambiance.

Alors on apprend à taire ses émotions.

À éviter les sujets “lourds”.

À transformer les blessures en vannes.

Le harcèlement devient une blague.

La méchanceté, un humour qu’on appelle “la joie 225”.

Et les âmes se fissurent, sans bruit.

Moi aussi, j’ai appris à ne pas déranger.

À faire semblant.

À observer en silence.

J’étais cette petite fille vive et discrète.

Celle qui ne parlait pas, mais qui voyait tout.

Qui écoutait les adultes et comprenait plus qu’on ne l’imaginait.

Et puis un jour, en 2019, quelque chose a basculé.

Une amie s’est suicidée.

Elle était drôle, brillante, lumineuse.

Toujours celle qui faisait rire.

Elle s’est cachée derrière cette bonne humeur obligatoire,

celle que le pays impose.

Et dans son silence, elle s’est perdue.

Après sa mort, j’ai appris un chiffre :

23 cas de suicide pour 100 000 habitants en Côte d’Ivoire.

Un des taux les plus élevés d’Afrique.

Les plus touchés ? Les jeunes.

Ceux qu’on dit insouciants.

Ceux qu’on écoute rarement.

Mais je la connaissais intimement.

Et je sais qu’elle n’est pas morte que de solitude.

Elle avait été violée.

Piégée par un ex-petit ami.

Un homme que je connaissais.

Un homme qui a envoyé ses amis lui faire ça.

Un homme qui, depuis, vit sa vie comme si de rien n’était.

Elle, elle a sombré.

Dans la honte. Dans le silence.

Même sa propre famille a changé de regard.

Comme si elle portait la faute.

Comme si c’était à elle d’avoir honte.

Et pendant ce temps,

le pays riait encore.

À gorge déployée.

Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi.

Mais quelque chose s’est aussi éveillé.

Un cri. Une révolte.

Mon féminisme a pris un autre visage : plus lucide, plus dur.

Et dans ses décombres, ma misandrie est née.

Je veux être claire.

Ce n’est pas une haine des hommes.

C’est une peur viscérale.

Une méfiance gravée dans la mémoire.

Une conscience aiguë de ce que certains peuvent faire

et du silence complice qui les entoure.

On dit que la misandrie est une haine.

Mais non. C’est une conséquence.

La réponse à une misogynie vieille comme le monde.

À un monde qui laisse mourir les femmes

sans même les entendre.

Dans mon pays, on dit que le corps de la femme est sacré.

Mais quand il est souillé,

c’est elle qu’on juge.

Elle qu’on regarde de travers.

Alors les femmes se taisent.

Elles portent des hontes qui ne leur appartiennent pas.

Et la vie continue.

Les gens rigolent.

On fait des blagues sur les femmes, sur les viols, sur tout.

On transforme la violence en comédie.

Et les suicides se poursuivent.

Silencieux. Invisibles.

Mais moi, je ne veux plus me taire.

Je refuse d’étouffer mes émotions pour préserver une illusion collective.

Je ne veux plus faire semblant.

Je veux dire.

Je veux écrire.

Je veux nommer les choses.

Parce qu’à force de rire, on oublie de voir.

Pourtant moi, je vois très bien.

Alida Sephora K

l’AUDACIEUSE