Je suis née ici,
Sur une terre d’Ivoire où les dieux se sont tus face aux lamentations de mes ancêtres,
esclaves de leur existence, liés aux chaînes du silence.
Ici, le sable garde l’empreinte des illusions premières d’un peuple orangé par un espoir imité en foi.
Et le soleil, trop orange pour être tendre, brûle les pupilles de celles qui espèrent, stimule l’enfer au lieu réchauffer les cœurs.
On m’a dit que j’étais incomplète.
Moi, qui viens d’un peuple où les femmes sont reines,
j’y ai cru.
On m’a dit d’attendre qu’un homme me remarque pour être complète.
J’ai attendu,
comme on attend la pluie sur une terre trop sèche pour donner encore.
On m’a vendue à l’idée d’être choisie,
j’en ai rêvé.
comme si l’amour était un trophée pour les dociles.
Mes ancêtres ont attendu la liberté, puis ils se sont levés pour la conquérir.
Mais à nous, les femmes, on a appris à l’attendre encore sous le nom d’amour.
Se soumettre pour être aimée, se plier pour mériter.
L’héritage d’un esclavage rebaptisé romance.
Une existence travestie en vertu, où le péché se maquille en devoir, et la femme s’efface derrière le rôle de mère.
Il fut un temps où mon âme restait droite, gainée dans des robes impeccables,
tandis que ma volonté se défaisait, fil après fil, sous le poids des sermons bien-pensants
Mais aujourd’hui, je me remémore les pleures de l’enfant
qui a enraciné la route de ma lignée.
je convoque ma valeur.
Je la regarde en face.
Et je me rappelle :
je suis née ici, oui,
mais je me suis enfantée moi-même, pas par les mains de femmes déchues de leur autorité, mais par l’élan d’une dignité que rien n’altère.
Alors, je fais honneur à une lignée,
à une femme qui descend d’Abla Pokou, reine sevrée d’abus patriarcaux,
relevée par la mémoire et la force d’exister.
Je ne suis plus cette fille aux prières bancales, apeurée par sa propre force,
ni aux espérances pendues aux lèvres masculines.
Je ne suis pas contre l’amour, bien au contraire, je l’adule.
Mais je le préfère nu, loyal, lucide car je le veux brut.
Pas ce besoin de dominer sous prétexte d’aimer.
Pas un ego affamé cherchant à grandir dans ma lumière.
Et surtout, pas une version réduite de moi, modelée pour rassurer un homme.
Si l’univers, ce vieux sage aux silences profonds
insistait pour me ramener vers l’amour,
qu’il sache ne pas me présenter un maître, mais un égal.
Capable de tenir la lumière sans m’éclipser,
et de porter ses ombres sans m’y fondre.
Je ne serai plus l’ornement d’un récit masculin parce que je ne rétrécirai plus pour laisser la place.
S’il ose venir vers moi, qu’il sache je ne suis pas un trophée à éblouir,
mais une vérité à rencontrer.
Qu’il sache que mes bras ne s’ouvrent pas pour accueillir une illusion,
mais un homme assez courageux pour aimer une réalité indomptée.
Il serre une femme, faite de feu, de faille, et de fierté
tendre comme le souffle d’un orage qui ne s’annonce pas.
Car, je ne marcherai plus vers une vie vidée de vie,
où l’on s’incline devant les dogmes du masculin sacré.
Je suis une femme entière,
solide comme Yaa Asantewaa,
lourde de résistance,
enracinée dans l’héritage de celles qui n’ont jamais plié
encore moins pour une alliance ou un nom d’imposture.
Alida Sephora K.
L’Audacieuse
