J’ai toujours voulu sauver les autres. Je pensais que c’était de l’amour, mais c’était juste un vide.
Petite, j’étais attachante, bavarde, drôle. J’avais le verbe facile, les yeux éveillés, l’esprit vif. Je parlais comme les grands, je comprenais les blagues qu’on ne m’adressait pas, et j’aimais tant qu’on m’écoute.
Quand je voulais dire non, je faisais parler mes humeurs : « Alida gentille est partie, c’est méchante qui est là. »
Je négociais mes erreurs en disant à ma mère que je n’avais même pas encore deux chiffres dans mon âge.
C’était tendre. C’était drôle. C’était moi.
Puis, vers l’âge de sept ans, les choses ont changé. On dit que c’est à cet âge qu’on commence à payer pour ses péchés. Moi, j’ai payé très cher les miens. Sans doute aussi ceux d’une autre vie.
Des chocs, des silences, des émotions non vues, non validées. La maison s’est mise à peser. Le rire s’est retiré. Et l’enfance a commencé à devenir un terrain glissant.
Mais bon… ce n’est qu’une parenthèse.
J’ai continué à grandir. J’ai fait comme tout le monde.
Sauf que l’adolescence m’a frappée sans m’avertir.
J’ai très vite compris que je n’avais rien connu. J’avais été bercée d’illusion. Et la petite fille que j’avais été n’avait pas bien vu les conditions dans lesquelles j’étais. Nous étions juste une famille d’Abidjan. Une famille avec ses problèmes, ses peines, sa violence qui se confondait à l’éducation. Des silences qu’on appelait « force ». Et une destruction émotionnelle censée nous préparer à la vie d’adulte.
Donc j’ai menti.
À l’école, je racontais une autre vie. Une version plus légère. Une version où les émotions avaient une place, où les rires n’étaient pas suspects.
Et pendant que je mentais, je m’effaçais.
La petite fille joyeuse devenait une ombre silencieuse. Timide. Apeurée. Méfiante. Mais aussi forte. Elle avait commencé à bâtir une femme de pierre sous le regard absent des témoins autant que des coupables.
J’ai enfoui mes larmes au fond de moi et j’ai souri.
Beaucoup. Trop.
J’ai fait semblant. J’ai appris à faire semblant. Tellement bien que les autres ont fini par croire que je n’avais rien à dire, rien à pleurer.
Et moi, j’ai fini par l’avaler aussi.
J’allais à l’école, je réécrivais ma vie comme mon enfance… mais ce n’était qu’un mirage. Car la vraie vie se rapprochait, et mes larmes allaient couler à chacun de ses pas.
J’ai pleuré. J’ai pleuré tellement de fois.
J’ai pleuré parce que je n’avais pas d’amis. Parce que j’étais seule. Parce que je me trouvais moche. Parce que je ne me sentais pas à la hauteur. Parce que j’étais trop sensible. Trop frêle. Mais ce n’était que le minimum de la douleur, et à cette époque je l’ignorais.
Je ressentais tout. Je vivais tout. Je pleurais pour tout. Et j’étais sensible comme rien. Comme une feuille morte même en grandissant.
Je voulais être aimée. Je voulais être sauvée.
On m’a attaquée. On m’a frappée fort. La vie m’a attaquée. J’ai grandi dans les rues d’Abidjan. Dans le harcèlement de rue. Dans le harcèlement scolaire. J’ai commencé à voir le monde tel qu’il était.
Fade et sans super-héros, alors j’ai rêvé d’être une héroïne, en faisant ablation de mes propres mots. C’est peut-être pour cela que je suis devenue féministe, sans avoir été violée ni battue par un homme.
J’ai appris que la vie était rouge comme le sang. Qu’il y avait le mauvais œil. La méchanceté gratuite. Tellement de choses qui me rendaient si vulnérable. J’ai compris que chez nous à Abidjan, quand t’es trop gentille, trop sympa, trop douce, on abuse de toi. Tout le monde profite de toi. Tu es jute un faibla.
Et mon empathie. Mon cœur. Attiraient et ressentaient tout ce qui me rendait très faible.
Je me rappelle, dans le petit lycée français des Deux-Plateaux que je fréquentais : j’étais le souffre-douleur. On me bousculait, on me tordait, et je gardais tout.
Un soir, je suis rentrée sans ma dignité, le cœur trempé de larmes. J’ai dit à ma mère que je voulais changer d’école. Elle m’a répondu que c’était de l’humour, que mes amis plaisantaient. Que je prenais tout trop à cœur.
« Tu n’as pas le sens de l’humour, deh, Alida. Tu te fâches pour tout. »
Ce n’étaient pas des amis. C’étaient des harceleurs. Des bourreaux.
Ce jour-là, ma mère m’a envoyé un message : « Tu n’es pas à la hauteur. Tes sentiments ne seront pas validés. Tes sentiments, je m’en contrefiche. »
Mais ce message, ma mère l’avait déjà reçu quand elle était jeune. Sa mère, avant elle, l’avait reçu aussi. De génération en génération, elles se le sont transmis. Et moi, je l’ai reçu. Je l’ai bien entendu. Je l’ai encaissé. Mais moi, je ne le transmettrai pas à mon enfant.
Je vais en guérir comme s’il s’agissait d’un cancer. Des chimiothérapies bourrées d’amour, de liberté et de confiance en moi-même me mèneront à la rémission.
Dans ces rues parcourues, plus loin je suis allée, jusqu’à l’université. J’y ai rencontré des gens. Toujours avec cette boule au cœur. Cette gêne. Et ce visage froid, distant.
Mes douleurs et mes peines n’étaient plus vues. J’ai tout englouti. J’ai gardé tout en moi. J’ai enfermé tout ce que je ressentais. Je suis devenue forte comme ma mère.
Là je riais aux malaises.
Longtemps après,
J’ai rencontré un homme. Mon premier amour. J’avais connu d’autres personnes avant lui, mais jamais quelqu’un comme lui.
Notre histoire a été passionnée, intrépide, blessante… et courte. Mais marquante. C’est le plus grand réveil qu’ait connu mon cœur jusqu’à ce jour.
J’avais besoin d’aimer, mais je ne savais pas. Je n’avais jamais appris. Je ne savais pas dire « j’ai besoin d’aide ». Je ne savais pas demander.
J’étais froide, distante, glaciale avec tout le monde, même avec lui — mais plus tard, j’ai compris qu’il l’avait mérité.
Mon attitude était mon ange gardien.
J’étais heureuse quand je sortais. Je riais. Je m’épanouissais. J’étais une vraie folle avec mes amis.
Jusqu’à ce que je rentre chez moi.
Chez moi, là où on m’avait dit que mes émotions n’étaient pas importantes. Que ce qui comptait, c’était de maintenir les relations.
Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, je réapprends à respirer. À rire. À ressentir.
Aujourd’hui, j’apprends.
À respirer.
À dire quand je suis fatiguée.
À reconnaître que supporter n’est pas aimer.
Que cacher n’est pas protéger.
Que se taire n’est pas être forte.
Je tends la main. Je balbutie.
Je ne suis pas encore libre avec mes émotions,
mais au moins je sais qu’elles existent.
Et même si personne n’a vu la petite fille que j’étais,
même si tout le monde n’a retenu que la femme distante,
moi je sais.
Et j’avance avec elle
Je suis celle qui a trop aimé sans le dire.
Trop écouté sans qu’on l’écoute.
Trop donné sans retour.
Mais je choisis mes combats.
Je ne peux pas sauver tout le monde mais je peux au moins me sauver de tout le monde.
Je ne peux pas tout faire. Je ne suis qu’une femme. Un être humain. Mal aimé. Qui s’aime un peu trop… et qui vous aime beaucoup trop.
Alida Sephora K
l’AUDACIEUSE
