« Les femmes n’aiment pas les femmes » : mensonge patriarcal en héritage

Mes Réflexions

« Je préfère être amie avec des hommes, les femmes sont trop jalouses entre elles. »

Cette phrase, je ne l’ai pas inventée. Je suis de la génération 2000 (sans dire mon année de naissance, cela situe déjà le contexte ) et comme beaucoup d’autres avant moi, je l’ai entendue trop souvent. Ce sont des mots qu’on nous a appris, qu’on a répétés sans vraiment les questionner. Ce ne sont pas nos mots, ce sont les résidus d’un récit façonné pour nous diviser.

On parle souvent de fraternité pour désigner la solidarité masculine. Il y a la solidarité tout court, neutre, généreuse. Mais la sororité ? Elle est encore méconnue, presque étrangère, parce qu’à l’origine, ce mot-là n’existait pas. Ou plutôt, il n’avait pas de place dans le système patriarcal qui nous gouverne encore. Une union sincère et désintéressée entre femmes n’était ni attendue, ni valorisée.

J’ai identifié, selon mon observation, quatre piliers du patriarcat. Ce ne sont pas des vérités absolues, mais des modèles imposés aux femmes pour les formater. Ces piliers sont :

  • Le mariage,
  • L’enfantement,
  • La soumission du sexe dit « faible »,
  • Et la convoitise de l’idéal féminin.

Ils définissent les contours d’une féminité utile au patriarcat : séduisante, fertile, obéissante, désirable mais jamais trop indépendante, ni trop solidaire. L’union des femmes, dans ce système, serait une menace.

On dit souvent que les femmes se détestent entre elles. Oui, certaines femmes rabaissent d’autres femmes. Mais cette haine n’est pas innée. Elle est apprise. Elle est héritée. Elle est alimentée par la rivalité, par le manque, par le regard masculin qui arbitre nos existences.

Petite fille, j’ai participé à des concours de beauté dans mon quartier.

On m’y a mise en compétition avec mes amies, parfois même avec ma propre sœur. À quatre ans, j’ai compris que pour mériter les acclamations, il fallait être jolie. Pas brillante, pas gentille mais jolie. C’était la seule lumière qui comptait. Cette lumière, je ne la veux plus pour mes filles. Elles feront ce choix, si elles le veulent, mais ce ne sera pas le mien pour elles. Car c’est comme cela qu’on nous apprend très tôt que la lumière ne se partage pas entre femmes.

À cette époque, toutes les tatas nous admirent. Elles parlent de notre beauté, de notre douceur. Une phrase revient souvent :

« Toi, tu es trop belle, tu vas faire mal. »

Puis viennent les promesses :

« Les hommes seront à tes pieds. »

Ces éloges ne sont jamais offerts pour nous-mêmes.

Elles sont données en fonction de notre potentiel à séduire les hommes. On nous acclame pour notre beauté, toujours en fonction de l’effet qu’elle aura sur les hommes, jamais pour ce qu’elle représente pour nous-mêmes.

Comment tu vas leur plaire. Comment tu vas leur couper le souffle. Comment tu vas leur appartenir.

En grandissant, les regards changent. Et un jour, sans qu’on sache exactement quand, on change de camp. Nous devenons l’ennemie d’une lutte silencieuse : la lutte pour l’attention des hommes.

On n’est plus la petite fille choyée. On est celle qu’il va falloir descendre, rappeler à l’ordre.

Celle à qui on va expliquer que dans ce monde-là, ce ne sont pas les femmes qui font la loi.

Elles se soumettent. Elles se marient. Elles rentrent dans les cases, se conforment aux quatre piliers du patriarcat.

Et si tu fais mine d’échapper à cette règle, il faudra te montrer qui est la cheffe.

Les mamans, tatas et grandes sœurs d’hier deviennent les bourreaux d’aujourd’hui.

Certaines ont été désirées, courtisées, admirées dans leur jeunesse. Et au crépuscule de cette période,

il y a celles qui deviennent des guides,

des conseillères, les bonnes vieilles mères cool et sages. Elles ont compris, avec les années, que les hommes les ont souvent utilisées, qu’elles ont fait des choix dictés par l’envie de plaire. Alors, elles transmettent. Elles encouragent. Elles protègent les jeunes femmes, comme elles auraient aimé être protégées.

il y a celles qui n’acceptent pas d’avoir quitté le centre du désir masculin.

Elles voient leur jeunesse s’éloigner, les regards se détourner. Alors, elles attaquent, rabaissent les jeunes femmes et projettent sur elles leurs regrets et frustrations. Elles insultent, elles humilient, parfois même dans leur propre maison. Si cette femme est votre mère, c’est encore plus douloureux car dans ces jeunes visages, elle voit peut-être le reflet de ses propres blessures.

Il y a aussi les femmes qui ont « bien fait les choses », selon les standards patriarcaux : 

Elles ont été fidèles aux quatre piliers. Elles ont eu un mari, des enfants, elles ont servi, aimé, enduré. Et pourtant, elles ont été trompées, négligées, humiliées. Leur douleur est d’autant plus grande qu’elles n’ont pas la consolation d’avoir choisi leur vie : elles ont suivi le script. Et maintenant, ce script les trahit. Leur douleur devient jalousie, leur peur devient agressivité. Mais au fond, ce ne sont pas des ennemies. Ce sont juste des femmes blessées.

Il faut le dire aussi :

Certaines jeunes femmes contribuent à cette division.

Elles se sentent en concurrence permanente. Ce sont celles qui préfèrent être la femme de l’ambassadeur plutôt que l’ambassadrice elle-même.

Elles s’alignent sur les quatre piliers patriarcaux ou font semblant d’y correspondre — du moins devant les hommes.

Elles critiquent la prostitution, l’avortement, le féminisme, non pas par conviction profonde, mais parce qu’elles veulent cocher les cases. Il faut séduire, épouser, enfanter, plaire — même si le cœur de l’homme est ailleurs, même s’il ne les respecte pas.

Elles abordent tous les désirs des hommes dans leur corps de femmes, en effaçant leur propre réalité.

Et souvent, elles deviennent très dures avec les femmes qui refusent ce jeu.

Les éternelles tchiza…

« Il pleut partout, tous les hommes sont infidèles. »

« Y’a plus d’hommes célibataires, il faut lutter »

Pourtant, malgré tout ça, nous ne sommes pas ennemies.

Et j’en suis convaincue.

La vérité, c’est que le patriarcat a menti. Les femmes ne sont pas naturellement ennemies. Ce mensonge leur a été utile pour que nous ne devenions jamais trop puissantes ensemble.

les femmes ne sont pas les ennemies des femmes.

Elles ont un projet commun, qu’elles ne reconnaissent pas toujours : plaire, être aimée, être choisie.

Et c’est cette quête, alimentée par le patriarcat, qui les oppose, pas leur essence.

Mais on le sait toutes :

Quand une femme a ses règles et qu’elle n’a rien sur elle, elle cherche une femme, même inconnue.

Quand une autre a un malaise dans la rue, elle se réfugie dans la boutique d’une maman. Sur une route sombre, la silhouette d’une femme est un soulagement, pas une menace. Parce qu’au fond, nous savons. Nous savons que nous pouvons compter les unes sur les autres — du moins, quand l’autre partie de l’humanité n’est pas spectatrice.

C’est pourquoi il faut déconstruire ce mensonge : non, les femmes ne se détestent pas.

Elles ont été dressées à se méfier les unes des autres.

Mais quand on leur rend leur liberté, elles se reconnaissent.

Elles s’aiment.

Et il est temps de réapprendre à être ensemble.

Alida Sephora K.

L’audacieuse

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