La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Chronique à Abidjan

La joie ivoirienne et les silences qu’elle enterre

Je viens d’un pays appelé la Côte d’Ivoire.

Un pays de couleurs, de chaleur, d’expressions bien tranchées.

Un pays qu’on dit joyeux. Où l’on vit dans l’ambiance du “coupé décalé”, ou encore du “gâte gâte” de l’époque.

Un pays où l’on rit fort, tout le temps.

Où “ça va aller” est une réponse universelle, même quand tout va mal.

Mais dans ce pays où l’on rigole tant,

le harcèlement passe en silence.

La misère passe en silence.

La douleur se dissimule derrière des éclats de rire.

Et surtout : il ne faut pas casser l’ambiance.

Alors on apprend à taire ses émotions.

À éviter les sujets “lourds”.

À transformer les blessures en vannes.

Le harcèlement devient une blague.

La méchanceté, un humour qu’on appelle “la joie 225”.

Et les âmes se fissurent, sans bruit.

Moi aussi, j’ai appris à ne pas déranger.

À faire semblant.

À observer en silence.

J’étais cette petite fille vive et discrète.

Celle qui ne parlait pas, mais qui voyait tout.

Qui écoutait les adultes et comprenait plus qu’on ne l’imaginait.

Et puis un jour, en 2019, quelque chose a basculé.

Une amie s’est suicidée.

Elle était drôle, brillante, lumineuse.

Toujours celle qui faisait rire.

Elle s’est cachée derrière cette bonne humeur obligatoire,

celle que le pays impose.

Et dans son silence, elle s’est perdue.

Après sa mort, j’ai appris un chiffre :

23 cas de suicide pour 100 000 habitants en Côte d’Ivoire.

Un des taux les plus élevés d’Afrique.

Les plus touchés ? Les jeunes.

Ceux qu’on dit insouciants.

Ceux qu’on écoute rarement.

Mais je la connaissais intimement.

Et je sais qu’elle n’est pas morte que de solitude.

Elle avait été violée.

Piégée par un ex-petit ami.

Un homme que je connaissais.

Un homme qui a envoyé ses amis lui faire ça.

Un homme qui, depuis, vit sa vie comme si de rien n’était.

Elle, elle a sombré.

Dans la honte. Dans le silence.

Même sa propre famille a changé de regard.

Comme si elle portait la faute.

Comme si c’était à elle d’avoir honte.

Et pendant ce temps,

le pays riait encore.

À gorge déployée.

Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi.

Mais quelque chose s’est aussi éveillé.

Un cri. Une révolte.

Mon féminisme a pris un autre visage : plus lucide, plus dur.

Et dans ses décombres, ma misandrie est née.

Je veux être claire.

Ce n’est pas une haine des hommes.

C’est une peur viscérale.

Une méfiance gravée dans la mémoire.

Une conscience aiguë de ce que certains peuvent faire

et du silence complice qui les entoure.

On dit que la misandrie est une haine.

Mais non. C’est une conséquence.

La réponse à une misogynie vieille comme le monde.

À un monde qui laisse mourir les femmes

sans même les entendre.

Dans mon pays, on dit que le corps de la femme est sacré.

Mais quand il est souillé,

c’est elle qu’on juge.

Elle qu’on regarde de travers.

Alors les femmes se taisent.

Elles portent des hontes qui ne leur appartiennent pas.

Et la vie continue.

Les gens rigolent.

On fait des blagues sur les femmes, sur les viols, sur tout.

On transforme la violence en comédie.

Et les suicides se poursuivent.

Silencieux. Invisibles.

Mais moi, je ne veux plus me taire.

Je refuse d’étouffer mes émotions pour préserver une illusion collective.

Je ne veux plus faire semblant.

Je veux dire.

Je veux écrire.

Je veux nommer les choses.

Parce qu’à force de rire, on oublie de voir.

Pourtant moi, je vois très bien.

Alida Sephora K

l’AUDACIEUSE

Un commentaire

  1. Avatar de Alida Sephora K. idasephk dit :

    super texte

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